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Canciones desesperadas.


 - versión en castellano más abajo-
Trois pays, l'Argentine, l'Uruguay et le Portugal ont élevé la chanson populaire au rang des arts majeurs, à travers deux genres devenus traditionnels qui partagent de nombreux points communs: le Tango et le Fado. A ma connaissance aucun autre pays n'a développé un aussi vaste répertoire de ce calibre tragique et populaire, à l'intérieur d'un même genre musical, avec une telle profondeur poétique, et dans une telle homogénéité stylistique. Les points communs entre les deux genres sont nombreux et interpellent. Parmi ceux-ci, un est très particulier : le cadre urbain , ou plutôt les deux villes-théâtres que sont Buenos Aires pour le Tango et Lisbonne pour le Fado. Plus qu'un décor, ces deux villes sont des personnages à part entière. Dans un genre comme dans l'autre, chacune des capitales est invoquée, regrettée,  remerciée et constitue un refuge maternel qui atténue les douleurs de l'existence. Pourquoi et comment deux villes ont-elles généré deux univers poétiques presque identiques? Pourquoi dans ces univers, chacune de ces deux villes a le même rôle essentiel ? Pourquoi ces deux villes et pas une autre ? Ni le Tango ni le Fado ne supportent l'analyse cartésienne. La puissance poétique annule les facultés rationnelles. Alors que je cherche un début de réponse, l'un des derniers vers de "Canción desesperada", lancé a capella, syllabe après syllabe, par le "polaco" Goyeneche, résonne dans ma tête:
 "¿Dónde estaba Dios cuando te fuiste?"
("Où était Dieu quand tu es partie?" )
Le genre de question dont on n'attend aucune réponse.


Tres países, Argentina, Uruguay y Portugal elevaron la canción popular entre las artes mayores, a través de dos géneros devenidos tradicionales que comparten muchos puntos en común: el Tango y el Fado. A mi entender, ningún otro país ha desarrollado un repertorio tan amplio de este calibre trágico y popular dentro de un mismo género, con esta profundidad poética y con esta homogeneidad estilística. Las similitudes entre los dos géneros son muchas y llaman la atención. Entre ellas, una es muy particular: el ámbito urbano, o mejor dicho, las dos ciudades-teatros que son Buenos Aires para el Tango y Lisboa para el Fado. Más que un decorado, estas dos ciudades son verdaderos personajes. En un género como en el otro, cada una de las capitales se invoca, se extraña, se agradece y constituye un refugio maternal que atenúa el dolor de la existencia. ¿Por qué y cómo dos ciudades han generado universos poéticos casi idénticos? ¿Por qué en estos universos, cada una de las dos ciudades tiene el mismo papel esencial? ¿Por qué estas dos ciudades y no otra? Ni el Fado ni el Tango soportan el análisis cartesiano. El poder poético anula las facultades racionales. Mientras estaba buscando el principio de una respuesta, uno de los últimos versos de "Canción desesperada", lanzado a capella, sílaba por sílaba, por el "polaco" Goyeneche, resuena en mi cabeza:
 "¿Dónde estaba Dios cuando te fuiste?" 
El tipo de pregunta sin ninguna respuesta esperada.

El sueño de los héroes. / Le songe des héros.

 - version en français plus bas -

Unos años antes de mi partida, fue a través de la literatura que Buenos Aires apareció en mi vida y poco a poco se impuso como parte de mi destino. La novela "El sueño de los héroes" obviamente tuvo un papel central en esta revelación. Unos meses después de mi llegada, se me ocurrió buscar el nombre de Adolfo Bioy Casares en la guía telefónica. Lo encontré, llamé, y tras insistir un poco con su empleada, estuve con él un par de horas en su departamento de Barrio Norte. Recuerdo que hablamos (en francés a su pedido) de literatura, y que me firmó un ejemplar del "Sueño de los héroes", que perdí. Lo que me dijo Adolfo Bioy Casares, no me lo acuerdo, pero no es muy relevante. El ya había influido sobre mi historia: yo vivía en Suipacha y Corrientes, Buenos Aires. Ese día, sólo fui a comprobar que existía uno de los autores de mi futuro inventado.

Quelques années avant mon départ, c'est à travers la littérature que Buenos Aires est apparue dans ma vie et s'est imposée peu à peu comme faisant partie de mon destin. Le roman "Le songe des héros" a bien évidemment joué un rôle central dans cette révélation. Quelques mois après mon arrivée, j'ai eu l'idée de chercher le nom d'Adolfo Bioy Casares dans l'annuaire téléphonique. Je l'ai trouvé, j'ai appelé et après avoir un peu insisté auprès de son employée, je l'ai rencontré dans son appartement de Barrio Norte, pendant une heure ou deux. Je me rappelle que nous avons parlé (en français, à sa demande) de littérature et qu'il m'a dédicacé un exemplaire du "Songe des héros" que j'ai perdu. Ce que m'a dit Adolfo Bioy Casares, je ne m'en souviens plus. Et cela a finalement assez peu d'importance. Il avait déjà influé sur mon histoire: j'habitais Suipacha y Corrientes, Buenos Aires. Ce jour-là, je suis juste allé vérifier qu'existait un des auteurs de mon futur inventé.

La inmigración y la ingratitud / L'immigration et l'ingratitude

-version française plus bas-
Buenos Aires ha sido, a lo largo de la historia, el destino generoso de muchísimos inmigrantes y exiliados europeos.
Un primer grupo se compone de la masa de italianos del sur, españoles del norte, franceses del suroeste, y polacos del medio que llegaron hambrientos huyendo de la miseria al principio del siglo XX. Se les sumaron al poco tiempo los anarquistas italianos huyendo del fascismo, los republicanos catalanes huyendo del franquismo, y los judíos huyendo del nazismo llegados entre las dos guerras. Este primer grupo representa una cifra del orden de la decena de millones de personas, a quienes la República Argentina permitió tener pan, tierra, trabajo, futuro, educación, descendencia y pasaporte.
Un segundo grupo llegó huyendo de la justicia. Esta compuesto por oficiales nazis, camorreros napolitanos, alguno que otro traficante de armas hispano-sirio, y un par de intendentes franceses corruptos de poca monta, fugados con la caja de la municipalidad. Este segundo grupo representa unos cientos de personas. Algunos de ellos consiguieron pasaporte.
Ciertos europeos ingratos no pierden una oportunidad de evocar este segundo grupo, con comentarios irónicos sobre la complicidad tácita local, tan natural en esas latitudes, pero no se acuerdan mucho del primero al cual pertenecieron sus propios parientes o correligionarios.
Sin huir de la miseria, ni de la persecución, y a pesar de mi ligero retraso en las generaciones, a mí también me tocó el trabajo, el futuro, la descendencia y el pasaporte. Estoy muy agradecido.

Buenos Aires a été, au cours de l'histoire, la destination généreuse d'une énorme quantité d'immigrants et d'exilés européens.
Un premier groupe comprend la masse des italiens du sud, espagnols du nord, français du sud-ouest et polonais du milieu qui sont arrivés affamés, fuyant la misère, au début du XXème siècle. Peu de temps après s'y rajoutèrent les anarchistes italiens fuyant le fascisme, les républicains catalans fuyant le franquisme, et les juifs fuyant le nazisme, arrivés dans l'entre-deux-guerres.
Ce premier groupe représente un chiffre de l'ordre de la dizaine de millions de personnes, à qui la République Argentine a permis d'avoir du pain, des terres, du travail, un futur, une éducation, une descendance et un passeport.
Un deuxième groupe est arrivé fuyant la justice. Il se compose d'officiers nazis, de camorreros napolitains, de quelques trafiquants d'armes hispano-syriens, et d'un ou deux maires corrompus français de petite volée, partis avec la caisse de la municipalité. Ce deuxième groupe représente quelques centaines de personnes. Certains d'entre eux ont obtenu un passeport.
Quelques européens ingrats ne perdent pas une occasion d'évoquer ce second groupe, avec un commentaire ironique sur la complicité tacite locale, si naturelle sous ses latitudes, mais ne se souviennent pas beaucoup du premier, auquel ont pourtant appartenu leurs propres parents ou coreligionnaires.
Ne fuyant ni la misère, ni la persécution, et malgré mon léger retard dans les générations, j'ai eu droit moi aussi au travail, au futur, à la descendance et au passeport. Je suis très reconnaissant.

Topologie portègne du Monde. / Topología porteña del Mundo.


-versión en castellano más abajo-
A l'instar des cartes TO du Moyen-Age sur lesquelles l'Orbe se divisait en trois continents, la conception portègne du Monde le divise en trois espaces : Buenos Aires, l'Intérieur et l'Extérieur.
Buenos Aires a un tracé urbain en damier, commun à la majorité des villes américaines et présent dans plusieurs villes européennes. Les rues sont parallèles, espacées de cent mètres et croisées par des perpendiculaires également espacées de cent mètres. Les pâtés de maison sont donc tous identiques, des carrés de cent mètres sur cent mètres. Plutôt qu'un damier, ça ressemble à un plateau de Scrabble, dont on aurait rempli presque toutes les cases. Cette structure marque profondément la pensée portègne. Au delà de la facilité pour se repérer, calculer les distances, expliquer le chemin à un taxi, les porteños sont habitués à marcher droit, et à tourner en angle droit. Les diagonales sont mal vécues. Les places ont la forme et la taille des patés de maison. Ce sont les cases vides du plateau de Scrabble. Comme les diagonales, les places rompent la régularité et sont perturbatrices de l'ordre urbain et mental. Certaines d'entre nous, comme mon ami Jorge et moi-même, évitons de traverser les places en diagonale, par superstition. Adeptes de rigoureux rituels du quotidien, les porteños sont hypersensibles au désordre et à la confusion. Ils considèrent leur ville comme la perfection. Pour eux, Buenos Aires est la seule part du Monde qui soit ordonnée et civilisée, le seul endroit où la sécurité émotionnelle soit assurée. 
L'Intérieur correspond à tout ce qui argentin mais qui n'est pas la métropole. De ces contrées lointaines vient tout ce qui alimente la ville: la viande, le folklore, et les immigrés. Car on est plus immigré à Buenos Aires si on arrive de la province qui si on est descendant de polonais ou de gallois.
Il y a ensuite l'Extérieur, appelé également "afuera", c'est à dire "dehors". Ce "dehors" est trompeur, car il n'est pas l'équivalent de "l'étranger". "Afuera" se limite à un ensemble de huit villes dont quatre européennes (Londres, Paris, Rome et Madrid) et quatre américaines (Miami, New York, Florianopolis et Punta del Este). Les quatre villes européennes sont déconcertantes car elles sont une référence incontournable des origines de la civilisation portègne (un peu comme Athènes pour les européens), donc familières, mais également légèrement barbares. En effet, d'une part le castillan y est mal compris (sauf à Madrid), d'autre part, elles sont mal agencées: elles ont énormément de diagonales. Les quatre villes américaines sont bien agencées et l'usage du castillan y est généralisé (même à New York). Mais ni Londres, ni Paris, ni New York ne rivalisent avec Buenos Aires. C'est vrai pour tous les porteños, y compris les plus illustres comme Jorge Luis Borges ou Carlos Gardel. Le reste du Monde s'étonne de cette perception et l'inteprète comme de la suffisance et de l'arrogance.


Al igual que en los mapas de la Edad Media en los que se dividía el Orbe en tres continentes, el concepto porteño de Mundo lo divide en tres espacios: Buenos Aires, el Interior y el Exterior.
Buenos Aires cuenta con un trazado urbano en damero, común a la mayoría de las ciudades americanas y presente en varias ciudades europeas. Las calles son paralelas, espaciadas de cien metros y atravesadas por perpendiculares también equidistantes de cien metros. Las manzanas son cuadrados idénticos de cien metros por cien metros. Más que un damero, se ve como un tablero de Scrabble, con casi todas las casillas llenas. Esta estructura impregna profundamente el pensamiento porteño. Más allá de la facilidad para ubicarse, calcular distancias, indicar el camino a un taxi, los porteños están acostumbrados a caminar en línea recta y girar en ángulo recto. Las diagonales generan malestar. Las plazas tienen la misma forma y tamaño que las manzanas. Son las casillas vacías del tablero de Scrabble. Como las diagonales, las plazas rompen la regularidad y son perturbadoras del orden urbano y mental. Algunos de nosotros, como mi amigo Jorge y yo, evitamos cruzar las plazas en diagonal, por superstición. Adeptos de rituales cotidianos puntillosos, los porteños son hipersensibles al desorden y a la confusión. Ven a su ciudad como la perfección. Para ellos, Buenos Aires es la única parte del Mundo ordenada y civilizada, el único lugar donde es asegurada la seguridad emocional.
El Interior coincide con todo lo argentino que no sea la metrópoli. De estas tierras lejanas llega todo lo que alimenta la ciudad: la carne, el folclore y los inmigrantes. Porque es más inmigrante en Buenos Aires el oriundo de la provincia que un descendiente de polacos o galeses.
Luego está el Exterior, también llamado "afuera". Este "afuera" es engañoso porque no es el equivalente de "extranjero". "Afuera" se limita a un conjunto de ocho ciudades, entre ellas cuatro europeas (Londres, París, Roma y Madrid) y cuatro americanas (Miami, Nueva York, Florianópolis y Punta del Este). Las cuatro ciudades europeas son desconcertantes. Al ser los orígenes y las referencias de la civilización porteña (como Atenas para los europeos), resultan muy familiares, y a la vez ligeramente bárbaras. En primer lugar, el castellano es poco conocido (excepto en Madrid) y en segundo lugar, están mal diseñadas: tienen una gran cantidad de diagonales. Las cuatro ciudades americanas están bien diseñadas y el uso del castellano es generalizado (incluso en Nueva York). Pero ni Londres, ni París ni Nueva York compiten con Buenos Aires. Esto es cierto para todos los porteños, entre ellos los más ilustres, como Jorge Luis Borges y Carlos Gardel. El resto del mundo se sorprende con esta percepción y la intepreta como suficiencia y arrogancia.

Buenos Aires, ville de haute densité existentielle. / Buenos Aires, ciudad de alta densidad existencial.

-versión en castellano más abajo- 
J'y ai débarqué à 25 ans,avec ma valise et mon visa de trois mois,  un jour de février 1994. J'y ai vécu jusqu'en 2002, quand nous sommes partis pour un exil in(dé)fini. Mais même si j'ai finalement quitté Buenos Aires, Buenos Aires ne m'a jamais quitté.
Lorsqu'on prétend réécrire son propre personnage sur une page blanche pour devenir quelqu'un d'autre, il faut de la matière, du contenu. On imagine difficilement refaire sa vie en Suisse, pays dont la contribution à la culture mondiale se limite à la pendule à coucou, comme le rappelle Orson Welles dans "Le troisième homme".
Une matière différente, c'est ce que j'étais venu chercher dans la capitale portègne et je suis très bien tombé : la portègnité regorge de matière. Une matière riche, originale, savoureuse et sujette à la dilatation. Cette matière qui gonfle, qui déborde, a rempli tous les interstices de mon esprit.
Parce que Buenos Aires est un monde à elle toute seule, on y vit comme si le reste de l'univers n'existait pas. Et on déroule sa vie dans cet espace réticulé, ordonné, régulier, et fini. On y voyage donc sans cesse sans ne jamais en sortir et on associe une référence urbaine à chaque étape importante de la vie. La ville se mêle ainsi aux émotions, aux joies, aux peines. Jour après jour, chaque nom de rue s'est figé dans mes souvenirs, chaque café a imprégné ma mémoire, chaque ligne de bus, chaque immeuble, chaque allée de jacarandas, chaque station de métro a acquis une importance essentielle dans mon musée existentiel. Après quelques années, ma vie s'est tellement répandue dans la ville, ou la ville sur ma vie, que je ne peux plus l'en dissocier. Et comme tous les portègnes, dix ans après, je peine à trouver une autre ville à la hauteur de Buenos Aires, car Buenos Aires est ma vie.

Desembarqué allí a los 25 años, con mi valija y mi visa de tres meses, un día de febrero de 1994. Viví allí hasta 2002, cuando salimos al exilio infinito. Pero aunque finalmente haya dejado Buenos Aires, Buenos Aires nunca me dejó.
Cuando se pretende reescribir su propio personaje en una página en blanco para convertirse en otra persona, se necesita materia, contenido. Uno no se imagina  reconstruir su vida en Suiza, cuya contribución a la cultura mundial se limita al reloj de cuco, como lo recuerda Orson Welles en "El tercer hombre".
Una materia diferente, eso es lo que yo estaba buscando en la
capital porteña y resultó ser el lugar ideal: la porteñidad desborda con materia. Una materia rica, original, sabrosa y propensa a la expansión. Esta materia que se hincha, que rebosa, rellenó todos los intersticios de mi mente.
Porque Buenos Aires es un mundo en sí mismo, se vive ahí como si el resto del universo no existiera. Y uno desenrolla su vida en este espacio reticulado, ordenado, regular y finito. Por lo tanto, se viaja constantemente sin salir nunca y se asocia una referencia urbana a cada etapa de la vida. La ciudad se enreda así con las emociones, las alegrías, las tristezas. Día tras día, cada nombre de calle se ha quedado en mi recuerdo, cada café ha impregnado mi memoria, cada l
ínea de colectivo, cada edificio, cada arboleda de jacarandaes, cada estación de subte ha adquirido una importancia esencial en mi museo existencial. Después de unos años, mi vida ha sido tan desparramada en la ciudad, o la ciudad sobre mi vida que ya no las puedo disociar. Y como todos los porteños, diez años después, me cuesta encontrar otra ciudad a la altura de Buenos Aires, porqué Buenos Aires es mi vida.